dimanche 25 octobre 2015

Le Cheval d'Octobre : mort au vainqueur !


                                        Pour terminer le mois, je vais vous parler aujourd'hui d'une célébration qui se tenait à Rome en Octobre : celle, bien nommée, du Cheval d'Octobre (October Equus). Dit comme ça, c'est mignon tout plein : une fête pour un joli cheval ! Mais la réalité est nettement moins plaisante  - surtout pour le cheval...

                                        Au sens premier, l'expression s'applique à un cheval (jusque là, tout va bien), offert en sacrifice au Dieu Mars lors des Ides d'Octobre (là aussi, tout est logique). Par extension, elle en est venue à désigner la cérémonie pratiquée à cette occasion, puisque celle-ci n'a pas de nom.

Déroulement du rituel : et la tête, alouette...


                                        Il s'agit d'un des rituels religieux les plus anciens de la religion romaine. En quoi consiste-t-il exactement ? Lors des Ides d'Octobre (15 Octobre), un course de bigae (chars à deux chevaux) est organisée sur le champ de Mars, en l'honneur du Dieu éponyme.  Hélas pour le duo vainqueur, le cheval attelé à droite est désigné comme victime : il est tué d'un coup de lance, sacrifié par le flamine de Mars en l'honneur du Dieu.


Fresque de la Maison des Auriges, Ostie. (IIème s.)


                                        Une fois l'animal immolé, on lui coupe la queue. Un coureur l'apporte le plus vite possible dans le sanctuaire consacré à Vesta, près de la Regia, afin de faire couler le sang sur le foyer de la Déesse. Le sang, mêlé aux cendres, est ensuite recueilli par les Vestales : il sera employé en Avril lors de la fête des Palilia (rituel de purification, célébré en l'honneur de la Déesse des bergers, Palès), où on distribuera la mixture à la foule.
"Peuple, va quérir à l'autel de la Vierge une préparation purificatoire. Vesta te la donnera ; grâce à ce présent de Vesta, tu seras pur. Il sera constitué de sang de cheval, de cendre de veau,  et d'un troisième élément, de la paille creuse d'une fève dure." (Ovide, "Les Fastes", IV -731.)

                                        Enfin, dernier acte de la cérémonie, on tranche la tête du cheval. Ornée de rubans et de guirlandes de pain, elle fait l'objet d'une âpre lutte entre deux groupes : les habitants du quartier de la Via Sacra, et ceux du quartier de Suburre. Si les premiers l'emportent, la tête est accrochée sur le mur de la Regia; sinon, on l'exhibe dans le Suburre, sur la tour Mamilia. Tout au long de l'année, le trophée assure la prospérité aux vainqueurs.

Pièce montrant Mars et une tête de cheval sur dauphin nageur. (Monnaie étrusque de Cosa - via cngcoins.)

                                        Pour l'anecdote, et sans qu'un lien formel soit établi avec le rituel qui nous intéresse aujourd'hui,  Dion Cassius rapporte qu'en 46 avant J.C., des soldats s'étaient révoltés contre César : deux d'entre eux furent condamnés à mort et on exhiba leurs têtes sur les murs de la Regia.
"Et ils continuèrent leurs troubles jusqu'à ce que César arrive soudainement et se saisisse de ses propres mains d’un homme et le punisse. C’est ainsi que cet homme fut exécuté, et deux autres furent massacrés comme dans une sorte de célébration rituelle. Je ne connais pas la cause véritable, puisqu’il n’y eut aucune proclamation de la Sibylle et ni aucun autre oracle semblable; mais en tout cas ils furent sacrifiés dans le Champ de Mars par les pontifes et le prêtre de Mars, et leurs têtes furent placées près de la Regia." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", XLIII - 24.)

                                        Certains historiens avancent qu'à l'origine, les deux équipes étaient composées des habitants des collines (Montani) et de ceux de la plaine (Pagani), qui revendiquaient chacun la supériorité de leurs chevaux sur ceux des voisins. La fête du Cheval d'Octobre aurait donc été instituée afin de déterminer quels animaux étaient les plus vaillants. En tous cas, selon Theodor Mommsen, cette lutte qui met en scène la rivalité entre les deux plus vieux quartiers de Rome témoigne de l'origine archaïque de la cérémonie, qu'il pense donc concomitante avec les origines de la cité.


Origine et signification ; Mars, cheval de Troie et agriculture. 


                                        Comme souvent, il est difficile de déterminer l'origine ou la signification de la célébration, à plus forte raison puisqu'il s'agit d'une fête archaïque, dont la tradition s'est maintenue sans qu'on n'en ait conservé le sens. Les auteurs qui l'évoquent émettent plusieurs hypothèses, sans avoir aucune certitude. Pourtant, on a quelques détails sur ce "cheval d'Octobre", notamment grâce à l'historien grec Polybe (IIème siècle avant J.C.) qui reprend un texte plus ancien, écrit par Timée de Syracuse deux siècles plus tôt. Ovide y fait aussi référence, tout comme Plutarque qui y consacre une de ses "Questions Romaines". Enfin, la cérémonie est également décrite par un moine bénédictin du VIIIème siècle, Paulus Diaconus, qui se base sur divers textes antiques.

Fresque illustrant l'épisode du cheval de Troie. (Pompéi, Ier s. - via southwestern.edu.)


                                        Pour Timée, le rite ferait référence à l'épisode du cheval de Troie, statue de bois grâce à laquelle les Grecs pénétrèrent à l'intérieur de la Cité et gagnèrent la guerre. Les Romains, descendants du troyen Énée, se vengeraient ainsi de manière symbolique. Le grammairien Festus s'inscrit en faux :
"On dit que ce cheval était immolé en victime à Mars, dieu de la guerre, et non pas, comme le vulgaire le pense, parce qu'on se venge sur lui, parce que les Romains tirent leur origine d'Ilium [Troie] , et que les Troyens ont été pris par l'ennemi au moyen d'un cheval de bois." (Festus, "De la signification des Mots".)

                                        Quant à Plutarque, il ne prend pas parti et relaye toutes les hypothèses :
"Est-ce, comme quelques uns le disent, pour punir le cheval d'avoir été l'instrument de la prise de Troie, parce qu'ils sont eux-mêmes d'illustres descendants de la race troyenne ? Est-ce parce que le cheval est un animal hardi, belliqueux, digne par conséquent de Mars, et qu'on immole aux dieux ce qu'on sait leur être plus agréable ? Le cheval vainqueur est immolé de préférence, parce que c'est à Mars qu'on attribue la victoire, ou plutôt, comme c'est ce dieu qui inspire le courage de tenir ferme dans son poste, et que les soldats qui gardent leur rang sont sûrs de vaincre ceux qui lâchent le pied, veulent-ils punir la légèreté, compagne ordinaire de la fuite, et montrer, par cette action symbolique, qu'il n'y a point de salut pour les fuyards ?" (Plutaque, "Questions Romaines", 97.)


Laocoon frappant de sa lance le cheval de Troie. (Miniature du Codex Vaticanus, XVème s.)



                                        On a perdu l'origine de la cérémonie, mais il semble que plusieurs rituels distincts se soient cristallisés autour d'elle au fil des siècles. Si le cheval fait clairement référence à Mars, sur l'autel duquel il est sacrifié (et auquel sont du reste dédiées les Equiria de Février / Mars), il ne s'agit sans doute pas du Mars guerrier, mais du Dieu pris dans sa dimension agraire. En effet, à l'origine, Mars était le Dieu de la végétation, de la nature et des troupeaux - ses attributions guerrières étant postérieures. De même, le sang versé sur le foyer de Vesta montre qu'il s'agit d'un rituel de purification et de lustration, et plusieurs études supposent que la célébration tire effectivement son origine d'un rituel champêtre, ayant pour but de protéger les récoltes mises en grange à l'automne. Tel est par exemple le sens donné à la guirlande de pain ornant la tête du cheval, qui fait écho à d'autres fêtes semblables - par exemple les Vestalia, au cours desquelles on orne de colliers de pain et de fleurs le cou des ânes employés au fonctionnement des moulins.


                                        J'ai lu dans plusieurs ouvrages que le rituel du Cheval d'Octobre avait disparu à la fin de la République. Pourtant, la littérature y fait référence sous le règne d'Auguste, et la fête est encore mentionnée dans un calendrier datant de Constantin. Il est donc difficile de savoir jusqu'à quelle époque la cérémonie a effectivement été respectée, et si elle est tombée en désuétude au début de l'Empire ou suite à l'implantation du Christianisme comme religion d’État.

                                        Bon, j'avoue : j'ai longtemps hésité à la faire - mais je ne peux pas résister ! Qu'elles qu'en soient l'origine ou la signification, il existe au moins une certitude : on peut dire que cette cérémonie du cheval d'Octobre... n'a ni queue ni tête ! (O.K. : je sors...)

dimanche 20 septembre 2015

Top 10 : Les gladiateurs les plus célèbres.

                                        Vous avez récemment fait connaissance avec Dioclès (ici), l'un des auriges les plus célèbres de la Rome Antique. Toutefois, n'en déplaise à notre nouvel ami, les conducteurs de chars avaient beau être extrêmement populaires, leur célébrité n'était rien comparée à celle des gladiateurs, vrais stars du monde sportif dans l'Antiquité. Ils continuent du reste de fasciner, et on ne compte plus les films, livres, documentaires qui leur sont consacrés.

Mosaïque de la Villa Dar Buc Ammera. (Libye)


                                        Quand on parle de gladiature, il y a au moins un nom qui vous vient forcément à l'esprit - l'inévitable n°1 de cette liste, comme vous le découvrirez bientôt. Car c'est bien une liste que je vous propose aujourd'hui (vous aurez remarqué que j'aime bien ça, les listes), celle des gladiateurs les plus célèbres du monde romain. Sans doute d'autres combattants ont-ils faits vibrer les spectateurs au gré de leurs exploits dans l'arène, mais leurs noms ne nous sont pas parvenus, ou alors simplement par quelques graffitis. Je pense par exemple à un thrace surnommé Suspirium Puellarum ("Soupir des jeunes filles") pour son succès auprès du public féminin, d'après un graffiti pompéien. Mais en dehors de sa popularité auprès de ces dames, nous ne savons rien de lui. Qui sait si ses atouts esthétiques ne primaient pas sur ses compétences sportives ?! Je me suis donc fiée aux monuments, objets du quotidien, et textes littéraires pour dresser le palmarès des 10 gladiateurs les plus connus. Petite précision : cet article emprunte notamment à l'excellent article d'Andrew Fitzgerald, à retrouver ici en version originale.

10) TETRAITES.


                                        De nombreux objets de la vie quotidienne, ornés de représentations de combats de gladiateurs, illustrent la popularité de ce sport dans l'Empire romain. Des lampes à huile, des médaillons, mais aussi des pièces de vaisselle - dont une série de coupes de verre découvertes dans le Nord-Ouest de l'Empire (Allemagne, Angleterre et France). L'une d'elle, retrouvée en Savoie, est conservée au Metropolitan Museum de New York. Elle montre plusieurs gladiateurs, combattant deux par deux, clairement nommés par les inscriptions figurant près de leurs têtes : Gamus, Merops, Calamus, Hermès, Tetraites, Prudes, Spiculus et Colombus. Le vainqueur de chacun des combats est facilement identifiable. Tetraites, qui nous intéresse ici, fait face à Prudes ; celui-ci a lâché son bouclier et se détourne de son adversaire. En dépit de l'éloignement géographique, ces scènes célèbrent des combattants connus dans tout l'Empire : si j'ai choisi de mettre en avant Tetraites, c'est parce que son nom apparaît également sur un graffiti découvert en 1817 à Pompéi. Preuve qu'il était célèbre d'un bout à l'autre de l’Empire.

 
Coupe dite des gladiateurs. (©Metropolitan Museum Of Art.)

 

9) MARCUS ATTILIUS.


                                        On s'imagine généralement que les gladiateurs sont tous des esclaves ou des condamnés, que l'on force à descendre dans l'arène. Mais il arrive que des citoyens renoncent volontairement à leurs droits et à leur liberté, pour s'engager dans la carrière en intégrant un ludus. C'est la cas de ce Marcus Attilius, couvert de dettes et qui décide d'entrer dans une école de gladiateurs, espérant ainsi gagner suffisamment d'argent pour rembourser ses créanciers.  Il est victorieux dès son premier combat, au cours duquel il met fin à la série de 13 victoires successives remportées par Hilarus, un gladiateur appartenant à Néron. Attilius met ensuite un terme à la série de 12 victoires de Raecius Felix. Ses exploits sont illustrés par des mosaïques et plusieurs graffitis.

Graffiti montrant M. Attilius affrontant Raecius Felix. (Découvert à Pompéi.)

8) CARPOPHORES.


                                        Le seul bestiaire de ce palmarès. Alors que les autres gladiateurs cités se battent contre leurs semblables, Carpophores combat uniquement contre des animaux sauvages. Sa carrière est très brève, mais il connait son heure de gloire en se produisant en ouverture des jeux donnés lors de l’inauguration du théâtre flavien (le Colisée). Ce jour-là, il triomphe dans plusieurs combats successifs : il vainc un ours, un lion et un léopard au cours d'une seule bataille, et dans la suivante, il tue un rhinocéros avec une lance. Au total, il serait venu à bout d'une vingtaine d'animaux sauvages, ce qui lui vaut le surnom d' "Hercule".

Mosaïque montrant un bestiaire affrontant un tigre. (Rhodes, ©PeterQ via flickr.)

7) SPICULUS.


                                        Spiculus est un gladiateur du Ier siècle. Il figure notamment sur la coupe de verre déjà mentionnée plus haut : bouclier à la main et épée brandie, il se tient au-dessus de son adversaire Columbus qui est allongé au sol. Il est aussi cité par Suétone dans sa "Vie de Néron". En effet, le dernier des Julio-Claudiens apprécie particulièrement ce combattant, à qui il verse de fortes sommes et de nombreux présents. Ses victoires lui valent palais, esclaves, monnaie sonnante et trébuchante. Lorsqu'il est renversé en 68 et contraint au suicide, Néron envoie même chercher Spiculus, afin de mourir de la main de son gladiateur favori. Hélas, Spiculus reste introuvable, et Néron est finalement poignardé par un de ses esclaves...

"Néron Au Cirque" (de W. Peters)

6) FLAMMA.


                                        Flamma est un esclave syrien, mort à l'âge de trente ans. Sur les 34 combats disputés lors de sa brève carrière, il en remporte 21, 9 se soldent par un "match nul", et il n'est vaincu que 4 fois. Mais si Flamma est demeuré célèbre, c'est surtout pour avoir refusé par quatre fois la rudis, épée de bois décernée aux gladiateurs les plus illustres. Cette épée leur offre tout simplement la liberté, et leur permet d'abandonner la gladiature. Mais Flamma, lui, préfère rester dans l'arène. Sa pierre tombale, érigée en Sicile aux frais de son compagnon d'armes Delicatus, raconte ainsi :
"Flamma, secutor, a vécu 30 ans. Il a combattu 34 fois, il a remporté 21 fois la victoire, il a été renvoyé debout 9 fois, gracié 4 fois. Il était syrien d'origine. Delicatus a fait élever cette stèle pour ce compagnon d'armes qui l'avait bien mérité."

Rétiaire (à gauche) contre secutor (à droite.) - Détail de la mosaïque de la villa Dar Buc Ammera.

5) et 4) PRISCUS ET VERUS.


                                        Deux gladiateurs indissociables en milieu de classement : Priscus et Verus, deux rivaux dont on connaît peu de choses, à l'exception notable de leur ultime combat. Cet affrontement constitue le munus (combat principal et clou du spectacle) de la journée d'ouverture des jeux inaugurant le théâtre Flavien (toujours le Colisée !) sous le règne de Titus, en 80. Cette lutte nous est racontée par Martial :
"Quand Priscus et Verus, prolongeant le combat, laissaient depuis longtemps entre eux la victoire incertaine, les spectateurs, à diverses reprises, demandèrent à grands cris quartier pour ces gladiateurs; mais César obéit lui-même à la loi qu'il avait faite. Cette loi voulait que le combat durât jusqu'à ce qu'un des deux combattants eût levé le doigt. Plusieurs fois il leur fit donner, ce qui était permis, des vivres et des présents. Ce combat sans issue eut cependant un terme. Les deux champions luttaient avec un succès égal, et la victoire était balancée entre eux. César envoya à l'un et à l'autre la baguette de congé et la palme de la victoire. C'était la juste récompense de leur adresse et de leur valeur. Jamais, excepté sous ton règne, César, on n'avait vu deux combattants être tous deux vainqueurs. " (Martial, "Petit Livre Des Spectacles", VIII-29.).
Priscus et Verus, dans le documentaire "Gladiateurs" (©BBC)



Ainsi, après un violent combat de plusieurs heures, les deux adversaires déclarent finalement forfait simultanément en abaissant leurs armes. La suite des évènements est simplement exceptionnelle : en général, un combat ne prend fin qu'avec l'abandon d'un des adversaires, ou lorsqu'on décide d'un match nul. Un gladiateur déclarant forfait est évidemment méprisé et hué... Ici, non seulement le foule acclame les deux hommes, mais ils sont en plus déclarés vainqueurs tous les deux ! Sous les acclamations du public, l'Empereur Titus leur accorde une victoire conjointe et leur décerne la rudis, leur octroyant la liberté. En 2003, ce combat légendaire a servi de base à un documentaire de la BBC, paru en France en DVD sous le titre "Gladiateurs". (Distribué en France par Warner Home Vidéo pour France Télévisions.)




3) CRIXUS.


                                        Celui-là, certains d'entre vous le connaissent déjà... Crixus est un Gaulois, dont le nom signifie "celui qui a les cheveux bouclés". Il est fait prisonnier et réduit en esclavage après avoir combattu pour les Allobroges contre les Romains. Vendu au laniste Lentulus Batiatus de Capoue, il devient gladiateur, aux côtés d'un certain Spartacus... S'il a connu un certain succès dans l'arène, Crixus a surtout laissé son nom dans l'Histoire pour avoir pris part à la révolte menée par ce même Spartacus, entre 73 et 71 avant J.C. (Troisième guerre servile - voir plus bas).

                                        C'est donc en 73 avant J.C. que les gladiateurs se rebellent, s'échappent de leur ludus et prennent la tête d'une horde d'esclaves, ravageant la Campanie. Crixus, l'un des chefs de la rébellion, s'avère un combattant hors pair et au cours des premières batailles, il contribue à mettre en déroute les armées envoyées par le sénat romain. Mais vers la fin de l'année, le troupe séditieuse se sépare. On a émis plusieurs hypothèses : soit les dissensions entre les meneurs de la révolte ont provoqué la scission du groupe (Crixus voulant continuer à piller le Sud de l'Italie, tandis que Spartacus souhaitait passer en Gaule cisalpine et, de là, disperser les esclaves afin qu'ils regagnent leurs pays d'origine), soit il s'agissait d'une stratégie militaire (Spartacus attaquant le Nord tandis que Crixus, se dirigeant vers le Sud, détournait l'attention de l'armée romaine, permettant au Thrace de gagner du temps). Quelle qu'en soit la raison, Crixus et 30 000 hommes se dirigent donc vers le Sud, mais ils sont attaqués par les légions envoyées par le Sénat sous le commandement de Lucius Gellius Publicola. Crixus et ses partisans trouvent la mort au cours du combat.
"Rome, de son côté, fit marcher les consuls avec deux légions. L'un d'eux battit Crixus qui commandait trente mille hommes dans le voisinage du mont Garganus. Ce chef des gladiateurs périt dans cette action avec les deux tiers de son armée. Cependant Spartacus filait le long des Apennins, vers les Alpes et la Gaule, lorsqu'un des consuls arriva pour lui. barrer le chemin, tandis que l'autre le pressait sur ses arrières. Spartacus les attaqua tour à tour, les vainquit l'un après l'autre, et, après cela, ils furent obligés tous les deux de faire leur retraite en désordre. Spartacus immola aux mânes de Crixus trois cents prisonniers romains." (Appien, Guerres Civiles", I - 117.)
Ainsi mourut Crixus, en 72 avant J.C.

Crixus dans la série "Spartacus", alias Manu Bennett. (©Starz)

2) COMMODE.


                                        Commode, c'est l'Empereur joué par Joaquin Phoenix dans "Gladiator". Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ni le film, ni surtout les écrits de l'Antiquité ne donnent une image positive de ce jeune homme, fils et successeur du grand Marc Aurèle ! Aussi épris de gladiature que son père l'était de philosophie... Son père "putatif" du moins, puisque les mauvaises langues prétendent que Commode était en fait issu des amours adultérins de sa mère, Faustine, et d'un gladiateur - ceci expliquant cela.

                                        En tous cas, Commode n'hésite pas à s'entourer de gladiateurs, et même à descendre dans l'arène. S'entraînant constamment, il ne doute pas de sa force physique, au point de se comparer à Hercule lui-même. Il va même jusqu'à revêtir une peau de bête comme celle portée par le célèbre héros de la mythologie et à se faire appeler "Hercule, fils de Jupiter". Mais selon certaines sources, c'est une autre histoire dans l'arène : point de Lion de Némée ou d'hydre de Lerne, Commode préfère lutter contre des gladiateurs armés de simples épées de bois et se confronter à des fauves blessés et / ou attachés ! Courageux le gars, mais pas téméraire...
"Voilà ce qui eut lieu le premier jour ; les suivants, étant descendu du haut de sa place sur le sol même de l'amphithéâtre, il tua d'abord toutes les bêtes qui s'approchèrent de lui, bêtes dont les unes lui étaient amenées et les autres présentées dans des cages, puis il égorgea un tigre, un hippopotame et un éléphant. Cela fait, il s'en alla et, ensuite, au sortir de son dîner, il combattit comme gladiateur. Il se livrait aux exercices de cette profession et se servait de l'armure de ceux qu'on appelle secutores, le bouclier au bras droit et l'épée de bois à la main gauche ; car il était fier d'être gaucher." (Dion Cassius, "Histoire Romaine", LXXII - 19.)

"L'Empereur Commode Tire Une Flèche Pour Maitriser Un Léopard..." (Œuvre de Jan Vander Straet.)


Commode en Hercule.  (Musées du Capitole.) 
 Le peuple afflue en masse pour assister à l'étonnant spectacle, mais on devine que Commode n'est pas très populaire : ses pitreries dans l'arène indignent les patriciens, et ses victoires prévisibles, une fois l'attrait de la nouveauté passé, n'amusent plus personne. Pour couronner le tout, Commode exige un million de sesterces pour se produire aux Jeux, jugeant que sa performance vaut bien cette somme ! Vous me direz qu'après avoir vu Néron jouer les histrions, on n'en est plus à ça près... Sauf que Commode, en plus d'être narcissique et mégalomane, devient de plus en plus vindicatif envers les Sénateurs. Ainsi, lorsqu'il brandit devant eux la tête d'une autruche décapitée (!!) dans une main et son épée ensanglantée dans l'autre, nombreux sont ceux qui interprètent le geste comme une menace à peine voilée... Commode est finalement assassiné en l'an 192 - par Narcisse, l'esclave qui lui servait justement d’entraîneur.



1) SPARTACUS.


Spartacus. (Ill. du XIXème s. - ©Photos.com/Jupiter Images)
 Vous aviez déjà deviné qui était numéro 1 sur cette liste. Spartacus est un soldat thrace, capturé et vendu comme esclave. Lentulus Batiatus, laniste à Capoue, pense peut-être faire la meilleure affaire de sa vie lorsqu'il l'achète, dans le but de le former à la gladiature... Ce jour-là, il aurait mieux fait de se casser les deux jambes. Certes, Spartacus remporte plusieurs combats dans l'arène, mais il n'en demeure pas moins un guerrier farouche, qui ne peut se résigner à sa nouvelle condition. En 73 avant J.-C., il incite 70 de ses camarades - dont Crixus - à la rébellion. Ensemble, ils dévastent le ludus, tuent Batiatus au passage, et s'enfuient dans la campagne environnante, entraînant dans leur sillage une foule d'esclaves (au final, ils ne seront pas moins de 70 000 combattants !). De raids en pillages, la petite armée rebelle trouve finalement refuge sur les pentes du Vésuve.


                                         A Rome, on ne prend pas immédiatement la mesure de la gravité de la situation, et les rebelles sont davantage perçus comme une bande criminelle plutôt que comme une véritable faction armée. Et que peuvent ces traîne-savates contre des militaires romains surentraînés ?! C'est compter sans l'expérience et l'ingéniosité des gladiateurs et la combattivité de leurs nouvelles recrues, aux méthodes peu conventionnelles... Lorsque le prêteur Gaius Claudius Glaber, à la tête de 3000 hommes, les assiège en bloquant la seule route permettant d'accéder au Vésuve,  les gladiateurs et leurs alliés utilisent les vignes et les arbres pour fabriquer des cordes et des échelles, descendent le versant opposé de la montagne et prennent l'armée romaine à revers, avant de l'anéantir. Une deuxième expédition, dirigée par le prêteur Publius Varinus, marche alors contre Spartacus et ses hommes : rebelote, ils sont écrasés par les esclaves. Forts de ces succès, les gladiateurs mettent à profit l'hiver pour armer et entraîner leurs hommes, et multiplier les pillages. Mais lorsque le groupe se divise (voir plus haut) et que la faction emmenée par Spartacus se dirige vers le Nord de l'Italie - et donc vers Rome - en 72 avant J.C., l'inquiétude gagne le Sénat.

Spartacus. (Œuvre de D. Foyatier - Louvre - ©RMN)
                                         Affolés par cet révolte apparemment impossible à réprimer, les sénateurs décident d'envoyer deux légions consulaires. Elles viennent à bout de Crixus et de ses partisans, mais sont, à leur tour, massacrées par Spartacus. Cette fois, c'est la panique générale. Rome sort l’artillerie lourde : Marcus Licinius Crassus, à la tête de huit légions (soit environ 50 000 soldats), est chargé de liquider la rébellion. Il peut également compter sur les armées de Pompée et sur les renforts confiés par le Sénat au commandement de  Marcus Terentius Varro Lucullus, qui prennent les gladiateurs en tenaille. L'approche du rouleau compresseur romain provoque la fuite d'une partie des esclaves et la dislocation du groupe. Spartacus décide finalement d'affronter les légions dans un ultime sursaut, mais ce qui reste de son armée est vaincu dans le Sud de l'Italie : les fugitifs sont rattrapés et tués, 6000 des partisans de Spartacus sont capturés et crucifiés. Quant à Spartacus, on suppose que lui-même a trouvé la mort sur le champ de bataille - même si son corps n'est pas retrouvé...


                                       Ces 10 gladiateurs sont donc sans doute les plus célèbres du monde romain, et leurs noms étaient connus de tout l'Empire. Il faut bien admettre qu'aujourd'hui, seuls 3 d'entre eux jouissent encore d'une certaine notoriété auprès du grand public - et il est significatif de noter que c'est surtout aux fictions cinématographiques ou télévisuelles qu'ils doivent leur renommée actuelle. Commode, un peu à part dans ce classement puisque Empereur avant d'être gladiateur, a été popularisé par le film "Gladiator" et l'interprétation magistrale de Joaquin Phoenix. Crixus a surtout gagné en notoriété ces dernières années grâce à la série "Spartacus" produite par la chaîne Starz. Spartacus, enfin, a été immortalisé à de nombreuses reprises : en littérature (Howard Fast, Arthur Koestler ou... Max Gallo !), en musique (Aram Katchatourian) et bien sûr au cinéma (par Riccardo Freda et Stanley Kubrik.)


Affiche du film de Stanley Kubrick.

                                        Toutefois, il est le seul dont la célébrité dépasse à la fois le cadre de la gladiature et celui de la fiction : son destin exceptionnel a inspiré plusieurs courants politiques, qui voyaient en lui un combattant de la liberté, luttant pour la dignité humaine et contre l'asservissement de l'homme par l'homme (bien que ses motivations réelles demeurent à jamais inconnues). Récupéré notamment par les marxistes allemands (les fameux Spartakistes), mis en scène par Koestler dans son ouvrage éponyme et enfin, immortalisé par le film de Stanley Kubrick et plus récemment par la série suscitée, il est sans le moindre doute un personnage historique marquant, un symbole dans l'inconscient collectif. A l'origine, il n'était pourtant qu'un simple gladiateur comme tant de ces anonymes qui ont combattu dans l'arène. De quoi se demander où réside, finalement, la différence entre un Flamma ou un Spiculus et un Spartacus...

dimanche 6 septembre 2015

"Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent."


                                        De tous les Empereurs romains, Caligula est sans doute l'un des plus célèbres - avec Néron. Dans les deux cas, les raisons de cette notoriété sont à chercher du côté d'une réputation sulfureuse mêlant folie, inceste et meurtres en tous genres. Néron, présenté comme une sorte d'antéchrist matricide et incendiaire me paraît avoir l'avantage mais tout de même, Caligula marque les esprits : outre  son cheval sénateur, ses déviances sexuelles et son sadisme assumé (du moins d'après Suétone - voir ici), on retient souvent de lui la phrase suivante : "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent." ("Oderint dum metuant").
"Il avait fréquemment à la bouche ce mot d'une tragédie: 'Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent.'" (Suétone, "Vie de Caligula", XXX.)
Comme le souligne l'historiographe, Caligula n'est pas l'auteur de la citation : son origine est ailleurs...

Caligula. (© B. McManus via vroma.org.)

                                        Elle provient en fait d'une tragédie latine du IIème siècle avant J.C., écrite par Lucius Accius. Fils d'un esclave affranchi, il s'inspire des mythes grecs pour composer ses pièces, et l'une d'elles met en scène l'histoire d'Atrée.

                                        Roi de Mycènes et fondateur de la lignée éponyme des Atrides, Atrée pourrait en apprendre à Caligula. Véritable tyran, il règne par la terreur et ne rechigne ni à la torture, ni au meurtre, ni à la trahison pour conserver le pouvoir et assouvir sa vengeance. Au point que, dit-on, le soleil horrifié se détournait même de sa route. Pour vous donner un aperçu, son frère Thyestes ayant séduit son épouse, Atrée tue ses propres neveux, les démembre, les fait cuire et les lui sert à dîner lors d'un prétendu festin de réconciliation... Découvrant la vérité, Thyestes maudit la descendance de son frère. De manière générale, le mythe explore la haine et la vengeance fraternelles au sein de la famille des Atrides, générations après générations. Et c'est donc dans la bouche d'Atrée qu'Accius place la réplique "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent" - qui définit pratiquement la tyrannie.


"Atrée Montrant A Son Frère Thyestes La Tête De Ses Enfants." (Dessin de François Boucher.)



                                        Un siècle après l'écriture de la pièce, la citation était déjà quasiment devenue proverbiale. Elle est par exemple reprise plusieurs fois par Cicéron, notamment dans ses "Philippiques" où il s'adresse ainsi à Marc Antoine :
"Ce que je redoute le plus, c'est que, ne connaissant pas la vraie gloire, vous ne la voyiez dans la tyrannie, et que vous ne préfériez la haine de vos concitoyens à leur amour. Si vous pensez ainsi, vous ne connaissez pas la gloire. Être cher à ses concitoyens, bien mériter de la république, être loué, honoré, aimé, voilà la gloire; mais être craint, être haï, voilà ce qui est odieux, fragile, périssable. Nous voyons, par le théâtre, quel a été le sort de ceux qui ont dit 'Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent'." (Cicéron, "Philippiques", I-34.)
                                        Sénèque disserte lui aussi à plusieurs reprises sur cette phrase, et en particulier dans "De La Colère" où il évoque ensuite notre Caligula, symbole même du tyran.
"Eh ! n'est-il donc pas également des propos tenus dans la colère, qu'on trouve magnanimes quand on ignore la vraie grandeur, tel que ce mot infernal, exécrable : 'Qu'on me haïsse pourvu qu'on me craigne' ; mot qui respire le siècle de Sylla. Je ne sais ce qu'il y a de pis dans ce double vœu : la haine ou la terreur publique. Qu'on me haïsse ! Tu vois dans l'avenir les malédictions, les embûches, l'assassinat ; que veux-tu de plus ? Que les dieux te punissent d'avoir trouvé un remède aussi affreux que le mal ! Qu'on te haïsse ! Et quoi ensuite ? Pourvu qu'on t'obéisse ? non. Pourvu qu'on t'estime ? non. Pourvu que l'on tremble. Je ne voudrais pas de l'amour à ce prix." (Sénèque, "De La Colère", I - 20 - 4.)


Tibère. (Musées Du Vatican.)

Entre temps, l'Empereur Tibère avait adopté la devise royale mycénienne. Le prédécesseur de Caligula, homme cultivé et fin lettré, aimait paraît-il répéter la formule, en l'édulcorant cependant : "Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils m'approuvent" (Oderint dum probent). La nuance est de taille : là où Tibère avait atténué la violence de la citation, Caligula en reprend la forme originale, rappelant volontairement le règne d'Atrée et assumant son image de tyran sanguinaire et de provocateur. Et c'est du reste grâce à lui et à ses excès que l'expression est demeurée célèbre.

dimanche 9 août 2015

Au feu, les pompiers : les Vigiles à Rome.

 "Qu'est-ce qu'on a fait des tuyaux ? 
Des lances et de la grande échelle 
Qu'est-ce qu'on a fait des tuyaux?
Pas de panique il nous les faut." (Sacha Distel, "L'Incendie A Rio.")

 
                                        Il n'est pas toujours facile de vivre dans la Rome de l'Antiquité. Capitale de l'Empire, la ville est loin d'être sûre : la criminalité y atteint des sommets, mais ce n'est pas le seul danger qui guette les Romains. En effet, et bien qu'Auguste se targue d'avoir "laissé une ville de marbre", de nombreux bâtiments sont encore de simples constructions de bois, érigées les unes contre les autres sans aucun plan d'urbanisme, dans des entrelacs de ruelles étroites et tortueuses. En conséquence, les incendies y sont fréquents et dévastateurs, à l'image de celui qui ravagea Rome sous le règne de Néron, détruisant 1/3 de la cité.

"L'Incendie de Rome" (tableau d'Hubert Robert, Musée des Beaux-Arts du Havre.)


                                        Pour combattre ce fléau, les Romains peuvent heureusement compter sur des brigades spécialement formées à cette intention : les Vigiles, dont le nom vient du verbe "vigilare" qui signifie surveiller. La forme et l'organisation de ces brigades sont finalement assez proches de celle de nos actuels sapeurs-pompiers, à ceci près que dans l'Antiquité, les vigiles servent aussi de police nocturne : ils éteignent les incendies, mais font aussi régner l'ordre dans les rues de la ville la nuit et interpellent les assassins, les voleurs, les agresseurs, etc.


Création des Vigiles.


                                        Sous la République, la lutte contre les incendies n'est pas vraiment organisée. Les particuliers se débrouillent comme ils le peuvent, même si en 70 avant J.C., Crassus met sur pieds un premier groupe chargé d'éteindre les feux. Mais Crassus n'ayant rien d'un philanthrope, il en profite pour racheter à bas prix les édifices sinistrés. Pour résumer, les malheureuses victimes se trouvent devant un dilemme : regarder leur bâtiment partir en fumée et tout perdre dans l'incendie, ou le céder pour une bouchée de pain à Crassus, condition sine qua non pour que celui-ci fasse intervenir ses hommes. On ne devient pas l'homme le plus riche de Rome par hasard...
"Comme il voyait que les fléaux les plus ordinaires de Rome étaient les incendies et les chutes des maisons, à cause de leur élévation et de leur masse, il acheta jusqu'à cinq cents esclaves maçons et architectes ; et lorsque le feu avait pris à quelque édifice, il se présentait pour acquérir non seulement la maison qui brûlait, mais encore les maisons voisines, que les maîtres, par la crainte et l'incertitude de l'événement, lui abandonnaient à vil prix. Par ce moyen, il se trouva possesseur de la plus grande partie de Rome. " (Plutarque, "Vie de Crassus", II.)

Marcus Licinius Crassus.

                                        Plus généralement, l'extinction des incendies incombe aux tresviri capitales, aussi appelés tresviri nocturni : créé entre 290 et 287 avant J.C., ce collège est constitué de trois membres (comme le nom l'indique... César portera brièvement leur nombre à quatre.) probablement nommés par le préteur urbain, puis élus par le peuple. Ils secondent les magistrats dans les fonctions judiciaires et sont chargés de la lutte contre les incendies, sans qu'on sache précisément de quelle façon ils s'organisent. Mal, apparemment, puisque l'Empereur Auguste lance une vaste réforme en l'an 6 : le princeps prélève un impôt de 4% sur la vente des esclaves et fonde la Militia vigilum en s'inspirant d'une troupe similaire dédiée à la lutte contre les incendies à Alexandrie. Forte de 600 esclaves à l'origine et placée sous l'autorité des édiles curules, cette force d'intervention comptera 7000 membres, pour la plupart des affranchis, à la fin du règne d'Auguste. Et cela uniquement pour la ville de Rome - bien que des détachements soient parfois envoyés dans les villes portuaires d'Ostie ou de Portus.
"Chez les Anciens, trois hommes étaient chargés de lutter contre le feu et, comme ils effectuaient des surveillances de nuit, ils étaient appelés les Nocturni. Les édiles et les tribuns de la plèbe s'y joignaient parfois ; et il y avait aussi, de surcroît, un détachement d'esclaves publics de faction près des portes et des murs, qui pouvait être appelé en cas de nécessité. Il existait aussi certains corps d'esclaves privés qui éteignaient les incendies, soit contre paiement, soit gratuitement. En définitive, le Divin Auguste préféra que ce devoir s'accomplisse sous sa supervision." (Paul, "Digeste", I - 15.)


Caserne des Vigiles à Ostie.


Organisation des Vigiles.


                                        Ces nouveaux "pompiers" sont enregistrés militairement et majoritairement recrutés parmi les affranchis. Mais à l'origine, l'enrôlement pose problème : la Lex Visellia, votée en 24, accorde la pleine citoyenneté et une allocation aux Vigiles après six années de service (trois à partir de Septime Sévère), incitant ces affranchis - appelés liberti miles - à rejoindre la brigade, ainsi que les pérégrins. Les citoyens romains auront le droit de faire de même à partir du IIème siècle. L'engagement dure 16 ans - soit une durée égale à celle des gardes prétoriens.

                                        L'organisation des vigiles emprunte à celle de l'armée. Ils ont pour nom officiel la Militia Vigilum Regime, puis plus tard les Cohortes Vigilum. Auguste instaure pour la ville de Rome sept cohortes (nombre porté à 14 en 205), composées d'environ 1000 à 1200 hommes chacune. Chaque cohorte, commandée par un tribun, est divisée en sept centuries d'une centaine d'hommes, dirigées par un centurion assistés de sous-officiers, les adiutores centurionis. L'ensemble de cette troupe est dirigée par le praefectus vigilum (voir plus bas) auquel Trajan adjoindra un subpraefectus vigilum en raison de l'accroissement du rôle des vigiles dans la sphère judiciaire.  Les vigiles formeront une unité indépendante jusqu'au milieu du IIIème siècle, date à laquelle ils passeront sous l'autorité du préfet du prétoire.

Plan de Rome avec les 14 quartiers et les casernes. (©Cassius Ahenobarbus via wikipedia - ici.)

                                        Les vigiles résident dans des casernes (statio) et des postes de garde (excubitorium). Auguste ayant divisé la ville en 14 quartiers distincts, chaque cohorte est affectée à deux zones précises : la caserne se trouve dans l'une d'elles, le poste de garde accueille un détachement  dans l'autre.
"Auguste croyait que personne mieux que lui ne pouvait assurer la sécurité de la République, et que personne n'était aussi apte à cette tâche que l'Empereur. Il posta donc 7 cohortes aux endroits appropriés, afin que chaque cohorte puisse protéger deux quartiers de la ville ; elles étaient commandées par les tribuns, et au-dessus d'eux un officier supérieur désigné sous le nom de préfet des vigiles." (Paul, "Digeste", I - 15.)

                                        Les casernes ne sont au départ que des bâtiments privés, et il faut attendre le IIème siècle pour que des édifices spécifiquement prévus pour les vigiles soient construits. Quatre de ces casernes ont été localisées avec précision : la Ière cohorte logeait à l'est de la Via Lata sur le champ de Mars, la IIIème cohorte sur le Viminal, la IVème cohorte près de Thermes de Caracalla et la  Vème cohorte près de l'actuelle Santa Maria in Domnica.

Graffiti du poste de garde de la VIIème cohorte. (©Wolfgang Rieger via wikipedia.)


Le préfet des vigiles.


                                        A la tête des vigiles se trouve donc le Praefectus Vigilum, fonctionnaire impérial de rang équestre, qui est chargé de maintenir l'ordre public durant la nuit et de prévenir et éteindre les incendies. Il fait à la fois fonction de chef des pompiers et de chef de la police de nuit. Auguste ayant introduit le cognitio extra ordinem (procédure permettant à des représentants de l’État de juger certaines affaires), le préfet des vigiles s'occupe aussi de  juridiction civile et criminelle : au départ compétent pour juger les voleurs et criminels de droit commun appréhendés la nuit, il en vient à juger les infractions mineures, diurnes aussi bien que nocturnes. Seuls les crimes les plus graves, ou impliquant de hautes personnalités, sont renvoyés devant le préfet de la ville.
"Le préfet des Vigiles se saisit des incendiaires, cambrioleurs, voleurs, crocheteurs, complices, à moins que le coupable ne soit si brutal et connu qu'il soit renvoyé devant le préfet de la ville."  (Paul, "Digeste", I-15.)

                                        Le poste n'est pas particulièrement prestigieux : après tout, les vigiles sont des affranchis, qui n'ont aucune formation militaire... Tout juste la charge de préfet des Vigiles représente-t-elle pour les chevaliers un tremplin, ouvrant la voie vers de plus hautes fonctions. Encore les exemples de hautes personnalités passées par la fonction sont-ils rares : on peut citer Macron (sur lequel s'appuya Tibère en 31 pour renverser son préfet du prétoire Séjan... auquel Macron succéda d'ailleurs.) et un certain Placidianus, nommé à la tête d'une expédition militaire envoyée en Gaule en 269 par Claude II Le Gothique.

Bas-relief au frontispice de la caserne de la VIIème cohorte.

Action des Vigiles.


                                        Cette organisation quasi-militaire est une innovation pour l'époque : il s'agit du premier exemple d'installation en ville de casernes et de postes de garde, occupés par des hommes et des officiers spécifiquement affectés à la prévention et l'extinction des incendies ainsi qu'à la lutte contre le crime dans des zones géographiquement délimitées. L'ensemble du périmètre couvert correspond à l'ensemble de la ville de Rome - soit selon les estimations plus de 147.000 bâtiments, généralement en bois et regroupés en insulae, où vivent plus d'un million de Romains.

Vigile romain. (via http://stizzopedeia.blogspot.com/)

                                        Au sein de chaque cohorte, on trouve des hommes spécialisés dans des tâches précises. Il y a ainsi les Vigiles acquarii (qui organisent l'approvisionnement en eau et travaillent en étroite collaboration avec les responsables des aqueducs), les siphonarii (chargés de l'entretien et de l'utilisation des pompes), les emitularii (ils ont une mission de sauvetage, et disposent par exemple des matelas au sol pour permettre aux habitants prisonniers des immeubles en flammes de sauter), les balneari (ils surveillent les bains publics, qui restent ouverts la nuit à partir du règne de Dioclétien ou Caracalla), les horreari (qui assurent la surveillance des entrepôts), les carcerarii (des geôliers), les quaestionarii (en charge de l'interrogatoire de prisonniers), les sebaciarii (ils portent les torches et accompagnent les rondes de nuit ou escortent des personnages importants), etc. Les cohortes comptent même dans leurs rangs leurs propres médecins (quatre par cohorte, qui viennent aussi en aide aux victimes) et un victimarius, chargé d'entretenir le culte de l'Empereur et des dieux protecteurs de la caserne, en particulier Vulcain et Vesta.

                                        Les vigiles n'interviennent pas seulement lorsqu'un incendie s'est déclaré, mais ils effectuent aussi, de jour comme de nuit, des tournées de surveillance auxquelles le préfet lui-même prend part. Lors de ces rondes, on ne transporte que le matériel de première nécessité, soit des haches et des seaux permettant de parer au plus pressé en attendant l'intervention des renforts venus de la caserne la plus proche, voire de plusieurs d'entre elles en cas de sinistre d'envergure.
     

  Lutte contre les incendies : le matériel.


                                        La lutte contre les incendies reste le premier devoir des vigiles, d'autant que les départs de feux sont fréquents dans une ville où le bois est le principal matériau de construction des habitations populaires. 

                                        Pour se faire, les vigiles disposent d'outils particuliers, comme des pompes (siphones) partiellement immergées et servant à remplir des "tuyaux" (en fait des troncs d'arbre évidés, donc rigides et peu maniables). Ce n'est pas à proprement parler une invention romaine, mais une amélioration d'un dispositif mis au point par les Grecs au IIIème siècle avant J.C., appelé Antlia Ctesibiana et qui, ô ironie, servait à l'origine à... projeter un liquide inflammable sur l'ennemi au cours de la bataille !
"On appelle siphon un instrument qui verse l’eau en soufflant ; les Orientaux s'en servent. Dès qu'ils apprennent qu'une maison est en feu, ils courent avec leurs siphons pleins d'eau et éteignent l'incendie; en projetant l'eau vers les parties supérieures, ils nettoient aussi les voûtes." (Isidore de Séville, "Les Étymologies", XX - 6 - 9.)

Siphona (via http://educationaltour.fasnyfiremuseum.com.)


Les siphones sont constitués de deux cylindres à quatre soupapes actionnés par des pistons, convergeant vers un vase intermédiaire. Ils assurent l'approvisionnement en eau, mais permettent aussi de générer un jet en exerçant une poussée ascendante par pression. D'où l'existence de Vigiles siphonarii, formés à doser cette pression et à diriger le jet, qui peut porter jusqu'à 20 mètres.

Antlia Ctesibiana (Musée archéologique de Madrid via http://100falcons.wordpress.com/)

                                        Mais le meilleur moyen de circonscrire un feu et surtout d'empêcher que le sinistre ne se propage aux édifices voisins, c'est encore de détruire ces derniers, de manière à créer une zone vide autour de l'incendie. On commence donc par anéantir les bâtiments attenants à l'aide d'une baliste, avant d'éteindre l'incendie à proprement parler. Les vigiles utilisent aussi des échelles de cordes ou de bois (ou de simples cordes pour monter ou descendre dans les bâtiments grâce à des crampons), des sortes de couvertures trempées dans de l'eau et du vinaigre (les centones) que l'on jette sur les flammes afin de les étouffer ou dont on enveloppe les malheureux atteints par le feu, et aussi des haches, des scies, des pioches, etc., qui servent à enfoncer les portes ou ménager des ouvertures.
"Les cors émirent aussitôt des sons lugubres. Un surtout, l'esclave de cet entrepreneur de convois, qui semblait le plus honnête homme de la bande, fit tant de bruit qu'il ameuta tout le voisinage. C'est pourquoi les gardes, qui veillaient sur les environs, croyant que la maison brûlait, enfoncèrent incontinent les portes, et, avec de l'eau et des haches, envahirent la maison en désordre." (Pétrone, "Le Satiricon", LXXVIII.)

                                        Enfin, on se sert de seaux (hamae) par exemple en alfa enduite de pois (Vasa spartea - l'alfa étant une graminée aussi connu comme la sparte.) : une chaîne de plusieurs personnes se les passe de main en main pour jeter de l'eau sur les flammes. On pourrait supposer que tout le voisinage menacé par le feu prend alors sa place dans le relais : ce n’est pas forcément le cas ! Claude distribue des espèces sonnantes et trébuchantes pour motiver les volontaires (Suétone, "Vie de Claude", XVII.), et Pline Le Jeune raconte à l'Empereur Trajan :
"Pendant que je visitais une autre partie de la province, à Nicomédie un immense incendie a détruit beaucoup de maisons privées et deux édifices publics, l'Asile des vieillards et le temple d'Isis, bien qu'ils fussent séparés par une rue. Or il s'est étendu d'abord sous la violence du vent, ensuite grâce à l'inertie des habitants qui, cela est certain, sont restés spectateurs inactifs et passifs d'une si grande catastrophe." (Pline Le Jeune, "Lettres", X - 33.)
Pour l'anecdote, les seaux en question donneront aux vigiles le surnom de sparteoli, appellation péjorative adoptée par le peuple - les vigiles passant le plus souvent pour une unité para-militaire de répression, appuyant l'action des cohortes urbaines.

Bas-relief montrant des Vigiles. (via http://hombresymujeresconvalor.blogspot.com)


                                        L'eau et le matériel sont transportés sur des chariots, tirés par des chevaux. L'eau, justement, ne manque pas à Rome : des aqueducs construits principalement sous les règnes d'Auguste et de Claude en acheminent d'énormes quantités à tous les endroits de la ville (excepté sur la rive droite du Tibre, qui ne sera alimentée que sous le règne de Trajan), et si cette eau n'est pas disponible dans les étages des insulae, de nombreuses fontaines sont disséminées un peu partout : au nombre de 591 au Ier siècle, elles sont 1 352 au IVe siècle ! Les vigiles y puisent donc directement, ainsi que dans les réservoirs ou les thermes publics, ou les bains, viviers, ou autres installations des particuliers. Mais l'absence d'eau courante dans les étages complique le travail de nos pompiers antiques, puisque les incendies s'y déclarant ne peuvent être maîtrisés à l'aide de simples seaux d'eau, et que les siphones restent difficiles et longs à manœuvrer... Ainsi, malgré la diligence des vigiles, de nombreux incendies ravagent Rome au cours des siècles.
"Mais nous, nous habitons une ville qui n'est en grande partie étayée que sur de minces poutres. C'est de cette façon-là que le gérant pare aux écroulements; et, quand il a bouché la fissure d'une vieille crevasse, il invite les gens à dormir en toute sécurité - sous la menace du désastre! Je veux vivre dans un endroit où il n'y ait pas d'incendie, où les nuits soient sans alarme. Déjà Ucalégon réclame de l'eau, déjà il déménage sa camelote, déjà le troisième étage est en feu, et toi, tu n'en sais rien. Depuis le rez-de-chaussée, c'est la panique: mais celui qui rôtira le dernier, c'est le locataire qui n'est protégé de la pluie que par la tuile où des colombes langoureuses viennent pondre leurs œufs."  (Juvénal, "Satires", III - 192-204.)

Incendie dans une insula. (via http://grupobonadea.blogspot.com)

 Prévention des incendies.


                                        Selon le vieil adage qui dit que "mieux vaut prévenir que guérir", la prévention est justement l'autre action principale des Vigiles. A ce titre, il doivent s'assurer que chaque foyer possède le matériel nécessaire en cas d'incendie. Le Digeste de Justinien décrète ainsi que les Vigiles doivent "rappeler à chacun qu'il lui faut disposer d'un approvisionnement d'eau disponible dans les étages."
"Et puisque, pour la plupart, les incendies sont causés par la négligences des habitants, il [le préfet des Vigiles] doit faire fouetter ceux qui ont été imprudents au sujet des feux, ou bien leur épargner le fouet et leur donner un sévère avertissement." (Paul, "Digeste", I - 15.)

                                        Ces précisions, apportées sous le règne de Justinien, montrent bien que les incendies se déclaraient fréquemment à Rome, en dépit de toutes les tentatives pour y remédier. Je parlais en introduction du plus grave (et surtout le plus célèbre !) incendie que Rome ait connu : celui qui dévasta la ville sous le règne de Néron, en 64. Tacite raconte dans ses Annales les dispositions prises par l'Empereur à la suite du sinistre :
"L'eau était détournée abusivement par certains particuliers pour leur usage: pour qu'elle coulât plus abondante et qu'elle fût en plus d'endroits à la disposition du public, il établit des surveillants; des secours tout prêts contre l'incendie devaient être mis à la disposition de chacun dans un endroit d'accès facile; enfin les habitations ne devaient pas avoir de murs mitoyens, chaque maison ayant son enceinte particulière. Ces mesures, bien accueillies, parce qu'elles étaient utiles, contribuèrent aussi à l'embellissement de la nouvelle ville." (Tacite, "Annales", XV - 43 - 4.6.)
En dépit de ces améliorations, Rome brûla à nouveau quatre ans plus tard... puis encore en 80, 191 et 283 - pour ne citer que les exemples les plus spectaculaires. Les malheureux vigiles faisaient sans doute de leur mieux, avec les moyens dont ils disposaient, pour lutter contre le fléau que représentaient les incendies à Rome.


Pompiers romains ! (© http://blog.imagesdoc.com)

dimanche 19 juillet 2015

Avis aux auteurs ! Soyez publiés chez Ragami.


                                        Fanas d'Antiquité et aspirants écrivains, cette annonce est pour vous ! Je vous avais parlé, il y a quelques temps, de la toute jeune maison d'édition Ragami et de sa collection La toge à l'envers consacrée aux grands auteurs comiques latins. Pour plus de détails, reportez vous à l'article, ici.



                                        Et bien cette fois-ci, les éditions Ragami recherchent des auteurs, et lancent sur leur site internet un appel à textes en vue de la parution d'une anthologie de nouvelles, avec pour dénominateur commun la réinterprétation des grands thèmes antiques. Deux contraintes, donc : le sujet principal (antiquité a priori gréco-latine - à confirmer) et sa réécriture. Pour le reste, vous êtes libres de choisir et de proposer un texte de science-fiction, une transposition, une translation de point de vue... Ou ce qui vous passe par la tête ! Il vous faudra toutefois envoyer au préalable un court synopsis à l'éditeur, qui le validera ou vous demandera de revoir votre copie...

                                        Le recueil est annoncé pour Janvier 2016. A noter que les auteurs sélectionnés seront publiés à compte d'auteur - renseignez-vous donc sur les conditions directement auprès de Ragami. Vous avez jusqu'au 25 Août pour leur faire parvenir vos contributions : A vos claviers !

Tous les renseignements sont à retrouver sur le site des éditions Ragami.

Téléchargez le texte de l'annonce ici.

Adresse e-mail : ragami@editionsragami.com

Facebook : https://www.facebook.com/editionsragami

dimanche 5 juillet 2015

Un temps de chien : la canicule.


                                        En ce mois de Juillet, je n'aurais pu trouver meilleur moment pour parler d'un phénomène propre au cœur de l'été : la canicule. Loin de moi l'idée de verser dans la météorologie ou de vous faire un cours sur les phénomènes climatiques. Il est évident que si le sujet apparaît sur ce blog, c'est parce qu'il est directement lié à l'Antiquité romaine.

                                        Le rapport est à chercher dans l'étymologie du mot lui-même : le terme de canicule vient en effet du Latin canicula, soit "petite chienne". Tel était le nom que l'on donnait à l'étoile de Sirius, appartenant à la constellation du Grand Chien. Or, cette étoile a la particularité de se lever et de se coucher en même temps que le soleil entre les 22 Juillet et 22 Août, vers le solstice d'été.


Constellation du Grand Chien. (Atlas Céleste - 1822.)



                                        En Égypte, le phénomène se produisait peu de temps avant les grandes crues du Nil, qui marquaient le début de l'année et rendaient surtout fertile la vallée en vue des futures récoltes. L'étoile, appelée Sopdet (Sothis en Grec), était par conséquent annonciatrice d'un évènement faste, et Sopdet elle-même considérée comme une déesse bienfaisante. Au contraire, pour d'autres peuples de l'Antiquité (et notamment les Romains), l'apparition de l'étoile coïncidait avec les grandes chaleurs. Et celles-ci s'accompagnaient bien souvent d'épidémies et engendraient une sécheresse qui nuisait aux récoltes.


Représentation de Sopdet / Sothis. (© touregypt.net )


                                        Les Romains avaient donc établi un lien entre l'apparition de l'étoile et les maux suscités par les jours les plus chauds de l'année. De l'avis général, elle était même responsable de toutes sortes de troubles, affectant aussi bien la santé des hommes que le comportement des animaux, et provoquant des phénomènes maritimes ou terrestres. Pline l'Ancien rapporte au fil de son "Histoire Naturelle" les nombreux effets engendrés par cette fichue Canicula, et il écrit par exemple : 
"Quant à la Canicule, qui ignore que, se levant, elle allume l'ardeur du soleil? Les effets de cet astre sont les plus puissants sur la terre: les mers bouillonnent à son lever, les vins fermentent dans les celliers, les eaux stagnantes s'agitent. (...)  Les chiens aussi sont plus exposés à la rage durant tout cet intervalle de temps; cela n'est pas douteux." (Pline, Histoire Naturelle", II - 40.)

                                        Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les Romains aient tenté d'apaiser les Dieux, et plus particulièrement l'astre solaire, en immolant en sacrifice une chienne rousse - couleur que l'on attribuait précisément au soleil. 

                                        En revanche, si vous lui demandez à quel animal de la mythologie renvoie exactement cette petite chienne, même un lecteur attentif des textes antiques donnera sa langue... au chat. Mais si les auteurs avancent chacun leur hypothèse, il en est une que l'on rencontre fréquemment.  Cette version évoque la chienne Maera - c'est-à-dire "l'éclatante". Le nom fait évidemment référence à la luminosité de l'étoile qui porterait son nom, mais aussi au volume sonore de ses aboiements... Vous allez comprendre.


"Erigone vaincue" (Gravure de Claude Augustin Duflos le jeune - MET Museum.)

                                        Maera est la chienne d'Erigone, princesse de Laconie et fille d'Icarion - et accessoirement amante de Dionysos. Son père ayant appris du Dieu le secret de la fabrication du vin, il transmet la technique aux paysans. Mais enivrés par la boisson, ceux-ci se croient empoisonnés et le tuent. Maera, qui accompagnait le père de sa maîtresse, se met alors à hurler à la mort pour tenter de réveiller le bonhomme - en vain, évidemment ! Aboyant encore, elle repart vers le palais, avertir Erigone. Aboyant toujours, elle finit par convaincre sa maîtresse de la suivre, et la conduit sur les lieux du drame... où, de désespoir, la jeune fille se pend ! Et Maera d'aboyer de plus belle, se laissant mourir (jamais deux sans trois) de faim et de chagrin. Ses hurlements sont si puissants qu'ils montent jusqu'aux cieux où ils sont entendus par les Dieux de l'Olympe qui, émus, transforment la fidèle (mais bruyante) petite chienne en étoile.


                                        Finalement, on retiendra surtout que les chiens sont décidément toujours perdants : on leur reproche la canicule, mais on parle aussi d'un temps de chien lorsqu'il pleut ! Tu parles d'une vie de, euh, chien...